MOUNT CHARITY
Par Edgar Pangborn
Dans certains de ses romans, Victor Hugo s’est plu à revêtir de laideur des personnages aux âmes nobles et généreuses : Quasimodo, Gilliatt, Gwynplaine. Dans la nouvelle que voici apparaissent ceux qu’on pourrait presque saluer comme leurs cousins inférieurs : des créatures en réalité très supérieures à l’homme, mais dont l’aspect est celui d’animaux habituellement peu aimés. Les apparences sont toutefois trompeuses. Ce sont en quelque sorte, ici, des cas où l’ange fait la bête pour mieux veiller sur l’humanité.
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ON nom est Pèlerin ; j’ai deux amis. Ne me touchez pas. Sentez l’air que je balaie de mon aile, et comprenez : je suis chair.
Un de mes amis se cache là-bas, à l’orée des pins. Il s’appelle Lykos. Pensez à un loup européen, plus grand et au poil plus rude que vos loups américains. Il y a trois mille ans, son pelage était d’un noir profond ; il a blanchi, comme mon plumage. Mon autre ami continue son travail loin d’ici, dans une caverne de l’un des pics les moins élevés de la Cascade Range. Les lointains ancêtres des Indiens Pieds-Noirs appellent ce pic Mount Charity à cause de l’abri qu’il procure, de ses sources, de son herbe savoureuse et de ses vents tempérés. Si vous le voyez, il vous fera penser à un singe anoure, un singe de Barbarie. Pour son amusement et le nôtre, nous l’avons baptisé Hanuman après avoir découvert les Indes. Lui aussi a blanchi. Il fut le premier d’entre nous à comprendre que nous vieillissions. Nous savions déjà que nous étions mortels. Il fut un temps où nous étions quatre.
Je ne me mettrai pas sur votre poignet. Vous trouveriez notre chair très froide. J’aime le bras de votre fauteuil. J’aime regarder le soleil couchant sur votre visage, docteur, bien que je remarque que vous vous détourniez comme s’il vous gênait, ce qui ne m’arrive jamais.
Il ne m’est pas facile de parler. Je connais bien votre langage, mais ma gorge a du mal à articuler les sons humains. Soyez patient avec moi.
Nous vous observons depuis cinq étés. Nous aimons ces collines que vous appelez le Vermont. Nous aimons les jeunes gens qui viennent l’été avec leurs tentes, lorsque vous exploitez votre version personnelle de la méthode socratique pour éveiller leurs esprits. C’est une école socratique, n’est-ce pas ?
Dans un sens. Je les accule par la logique. Je veux leur faire connaître l’imagination et la vérité objective, de sorte qu’ils les apprécient toutes deux et comprennent leurs différences. Vous m’appelez « docteur », mais cela fait quinze ans que je ne pratique plus. Il ne sera pas facile, Pèlerin, de me convaincre que vous n’êtes pas le rêve d’un vieil homme qui s’est assoupi au soleil.
Vos doutes s’évanouiront peut-être lorsque Lykos viendra s’allonger à vos pieds et vous parlera d’une voix meilleure que la mienne.
Nous ignorons notre origine. Pendant que votre science se développait, nous écoutions à notre façon. Vous êtes capables d’explorer comme nous ne l’avons jamais su, avec vos microscopes, vos télescopes, vos mathématiques, vos techniques subtiles. Ce que nous croyons savoir de nos origines est une imitation du genre de spéculations auxquelles vous vous livrez. Comme, pour autant que nous sachions, rien de semblable à nous n’existe sur terre, sinon en nos trois corps, et comme notre chair a certainement bien peu en commun avec celle des êtres que porte la Terre, nous pensons que nous provenons peut-être de… Imaginons par exemple des spores amenées par une météorite tombée sur la péninsule Ibérique il y a trois mille ans. Cette poussière vivante inconnue avait, pensons-nous, la capacité de pénétrer dans un hôte terrestre et de croître jusqu’à ce que toutes les parties de son corps, conservant leur apparence originelle, se soient transmutées en notre substance, quelle qu’elle soit, cette substance douée d’une longévité inconnue sur Terre, d’une mémoire tenace et de pouvoirs de raisonnement, d’imagination et d’affection en partie semblables à ceux des hommes. (Il est vrai que parfois nous avons un mode de pensée qu’il m’est impossible de vous expliquer.) Et nous supposons que cette poussière pénétra les corps adultes d’un faucon pèlerin, d’un loup, d’un singe et d’un serpent. Nous retenons cette hypothèse parce que nous n’en avons point trouvé de meilleure. Lorsque nous mourrons et que vos experts nous examineront, ils trouveront peut-être une explication d’un tout autre ordre. Mais nous espérons vivre encore quelque temps. Et il nous semble que vos sages, confrontés par leur propre technologie devenue impossible à maîtriser, par votre décomposition politique et sociale et par-dessus tout par les horreurs de l’excessive fertilité humaine, ont de quoi employer leurs énergies pendant fort longtemps (si toutefois les êtres vivants de cette planète ont encore longtemps à vivre). Les feuilles de quelques rares plantes sont notre unique nourriture. Les contacts, pour la plupart accidentels, que nous avons pu avoir avec la vie animale, n’ont causé aucun mal de part et d’autre – du moins en apparence, mais nous ne savons jamais tout. Je préfère que vous ne tendiez pas la main vers moi. Précaution bien inutile sans doute, mais cela vaut mieux que de risquer de vous nuire.
Le quatrième de notre groupe a été tué par des paysans terrifiés qui l’ont assommé avec des pierres et des bâtons. Sa forme serpentine a peut-être éveillé en eux non seulement de la peur, mais aussi une pieuse colère. Cela s’est passé au douzième siècle de votre calendrier chrétien. Nous avons toutefois vu des hommes de l’âge présent incités à cette même destruction imbécile par des formes trop éloignées de leurs petites normes humaines, et qu’ils trouvaient par conséquent haïssables.
Ophis avait emmagasiné dans sa mémoire la connaissance du vaste monde qui s’étend au-dessus des herbes. Des siècles durant, elle s’est tenu à l’écoute des nouvelles humaines – sous des planchers, derrière des murs, dans des haies, autour de feux de camp. Ce qu’elle a pu nous transmettre est préservé dans la mémoire sans failles de Hanuman, et dans le rapport écrit qu’il travaille à établir à Mount Charity. Mais Ophis est morte avant que nous ayons commencé cette œuvre, et le reste de son savoir est irrémédiablement perdu.
Si vous éprouvez le moindre désir de convaincre d’autres personnes de notre existence, fût-ce ces braves lettrés de vos amis qui ne penseraient certes jamais à nous nuire, je vous prie de n’en rien faire. Nous n’osons pas nous montrer ; je suis venu à vous avec crainte, et je demeure effrayé, malgré tout ce que nous savons de vous. Nous connaissons trop (excusez-moi) l’habitude humaine de tirer d’abord et de n’aller voir qu’ensuite ce que la balle a frappé.
De génération en génération, nous avons cherché parmi les hommes de rares personnes que nous oserions approcher en cas de besoin. Il y a longtemps que nous n’avons plus parlé. Il y a trois cent cinquante ans, Lykos avait voulu sauver une femme perdue dans les bois ; pour apaiser sa peur, il lui fallut utiliser sa plus douce voix humaine. Et à quoi servit tant de bonté ? La pauvre âme rentra chez elle, éblouie par cette sainte merveille, certaine d’avoir eu la pure expérience de la présence de Dieu ; elle en parla tant et si bien que cela parvint à de mauvaises oreilles : elle fut brûlée pour sorcellerie sur l’urgente recommandation de l’Archevêque de Cologne. Plus d’une fois, j’ai vu des hommes faire un geste empreint de bonté pour sauver un papillon de la flamme, et leur main précipiter la belle et stupide bestiole vers sa mort.
Nous sommes venus vers vous maintenant parce que nous avons réellement grand besoin d’aide. La menace qui pèse sur nous semblerait triviale à la plupart des membres de votre race, si même ils allaient jusqu’à accepter le fait de notre existence. Nous savons que vous ne penserez pas en ces termes, mais il se pourrait que vous hésitiez pour d’autres raisons. Vous avez le droit d’en savoir davantage sur ceux qui viennent mendier à votre porte. Permettez donc que je vous parle de nous un peu plus longuement.
En notre temps, nous avons examiné toutes les régions séparant les pôles, excepté les mers. J’ai volé jusqu’aux îles les plus lointaines. Je connais les couches supérieures de l’atmosphère (comme, elles étaient pures jadis !) ; des siècles durant, Lykos et Hanuman ont fouillé les jungles, les prairies, les steppes, les toundras, et aussi les champs et les pâturages gouvernés par les hommes. Avant sa mort, Ophis les accompagnait partout. Nous n’avons trouvé aucun autre être de notre espèce. Dans l’océan ? C’est possible, mais nous ne pouvons pas y aller. Une partie de la poussière qui nous a (peut-être) créés a pu y tomber. Je repris conscience près de l’embouchure de ce que l’on appelle aujourd’hui le Guadalquivir, et la première vision de beauté qui m’émerveilla fut le jeu de la lumière du soleil déclinant sur les eaux de l’Atlantique ; la première musique que je connus fut le contrepoint du vent et des vagues. Je pense que ce fut après ma – dois-je dire « naissance » ? – qu’une ville s’établit au sud de cet endroit ; les Romains l’appelaient Gades, c’est maintenant Cadix. Oui, il est bien possible que quelques-uns des nôtres se trouvent dans la mer. Je pense qu’il leur aurait été difficile d’apprendre à communiquer comme nous le faisons ; pour eux, l’humanité ne serait sans doute pas plus qu’une fraction de la pluie de mort qui descend lentement dans les verts espaces des eaux marines. Si la pollution des mers par votre espèce menace de les détruire, ils se trouveront sans défense et sans possibilité de fuir.
En tout état de cause, nous n’avons trouvé personne. L’espoir ne nous a pas entièrement abandonnés, mais il est devenu bien ténu. Votre monde est immense. Seuls les hommes envahis par l’impatience ou par une indifférence absurde le trouvent petit. Seuls de pitoyables ignares pensent qu’il a été entièrement exploré.
Je vais revenir sur cette première prise de conscience. Lorsque je repris mes esprits, je n’avais ni parole, ni savoir, ni mémoire ; j’étais en possession d’un corps aérien capable de voler sans l’avoir appris, de voir et d’entendre avec acuité, de découvrir les extatiques plaisirs du vent. Avec l’odorat, vint l’appétit (en rien comparable à celui d’un faucon !), et je me mis à picorer des feuilles, attiré par telle ou telle odeur aromatique ; j’appris ainsi à apaiser ma faim. Mais, bien que mon esprit fût vide, il était attentif, et doté d’une charge de curiosité telle que nul autre animal n’en possède, si ce n’est, je le sais maintenant, l’homme. Sans langage, sans traditions ni guide, sans même un concept de la communication, j’observais avec émerveillement le mouvement continuel de la vie qui m’entourait, et je pus établir des comparaisons, des déductions élémentaires, puis élargir le champ de mes observations et les combiner entre elles, sans jamais rien oublier. J’ignore combien de temps je vécus de cette pitoyable façon. Guère plus de quelques années, je pense. J’apprenais à mon esprit ce que mon corps savait faire spontanément : à voler.
Je voyais certes la rotondité du monde, et l’invitation des lointains, mais, au cours de cette période, je ne dépassai pas les Pyrénées, et ne m’aventurai pas très loin en mer. J’effectuai de courts vols au-dessus de l’Afrique du Nord – comme elle était verte alors ! – mais je revenais toujours. Je pense que je savais que je m’en irais un jour, mais auparavant, il me fallait mieux comprendre cette région qui vit le début de mon existence consciente.
Je fus témoin de l’interminable destruction de la vie par la vie. Cela me rendit pusillanime, en me montrant une image de la mort en tant qu’absence de mouvement, généralement suivie d’absorption, par quelque gueule affamée, ou de décomposition. Je m’aperçus que la plupart des créatures de ma taille ou plus petites m’évitaient, et les faucons étaient aussi effrayés que le reste. Mon odeur, je suppose, ou bien quelque chose d’autre qu’ils perçoivent d’une façon que vous n’avez pas encore réussi à élucider, docteur. Trouvez-vous mon odeur offensante ?
Non. Musquée et étrange. Mais plutôt agréable.
Parfait. Les moustiques vous embêtaient il y a un moment. Vous verrez qu’ils ne reviendront qu’après mon départ.
Un jour (j’étais encore très jeune, si c’est bien le terme qui convient) je survolais les collines du Nord lorsque je vis Lykos franchir une crête couverte d’une fine couche de neige. Hanuman marchait à ses côtés. Je compris tout de suite que c’était absolument en dehors de la norme. J’avais vu des loups, certes, ces sauvages prédateurs ; les singes par contre étaient des animaux du Sud, que l’on ne voyait jamais dans ces collines, et certainement pas en compagnie d’un grand loup noir. Lorsque je repassai au-dessus d’eux, plein d’étonnement, les yeux dorés de Lykos suivirent mon vol ; Hanuman s’était accroupi à côté de lui, le tenant amicalement par le dos. Puis, le singe se leva, agitant le bras comme j’avais vu des êtres humains le faire pour en appeler d’autres. Surmontant ma frayeur, je repassai une troisième fois au-dessus d’eux, encore plus bas. Et je ne sentis ni le loup ni le singe, mais ma propre odeur ! Cette odeur de feuilles moisies que je sentais en nettoyant mes plumes ou en glissant ma tête sous l’aile. Oubliant toutes mes peurs, je me posai à côté d’eux, et la petite Ophis sortit du confortable abri de l’épaisse fourrure du cou de Lykos. Nous étions quatre.
Les trois autres avaient déjà acquis une certaine maîtrise d’un langage que nous parlons encore entre nous. Par la suite, nous apprîmes les langues humaines au fur et à mesure de nos besoins (l’histoire de leur évolution depuis trois mille ans est l’un des trésors que Hanuman a déjà couché par écrit pour vous). Il ne me fallut que quelques jours pour apprendre notre langage privé ; j’avais déjà appris l’amour au moment où Hanuman m’avait touché.
Nous n’avons pas de sexe. Les corps de Lykos et de Hanuman sont de structure mâle, mais ils ne connaissent pas le désir sexuel, que nous ne pouvons comprendre qu’en tant qu’observateurs ; Ophis, elle, est de forme féminine. Question de hasard : nous supposons que la poussière poussée par le vent pénétra dans les hôtes se trouvant à proximité. J’ignore de quel sexe était mon corps, avant qu’il ne fût transformé, et c’est d’ailleurs sans importance. Si nous nous reproduisons par spores, il est possible (je ne fais que rêver à voix haute) que si nous mourons de vieillesse, nos corps se dessèchent et éparpillent les germes de notre substance dans les airs. Cette pensée vous fait peur ?
Non, Pèlerin.
Nous connaissons l’amour en termes de dévotion, d’expérience partagée et de compassion (dans ce sens, nous pouvons aimer les membres de votre espèce, et nous le faisons), et le plaisir de la proximité, du contact d’un être par un être, souvent sans mots. Nos corps vous sembleraient froids, mais pour nous ils sont chauds… Pouvez-vous imaginer un être humain se tenant dans l’espace où mon corps devient poussière vivante ?
Je l’imagine sans angoisse.
Pouvez-vous imaginer que ce soit vous ?
C’est plus difficile.
Personnellement, je ne le souhaiterais pas. Les êtres humains doivent vivre. Je pense que ma mort naturelle est encore bien loin. Lorsqu’elle viendra, peut-être un invalide, une personne proche de la mort… mais peu importe. Si notre substance la pénétrait, seule l’apparence, la structure extérieure demeureraient humaines. Les êtres humains doivent vivre en tant qu’êtres humains.
C’est votre monde. Vous ne pouvez être pareils à nous, et nous ne pouvons être aussi divers, adaptables et aventureux, aussi beaux et même aussi heureux que vous pourriez l’être si vous appreniez à vivre – si vous commenciez à penser en termes de « moins » et de « meilleur », pas en termes de « davantage » et de « plus avide ». Je pense que nous aussi devrions vivre, quelques-uns d’entre nous, si nous sommes certains que notre substance peut rester sans danger pour la vie naturelle de la Terre. Mais, de même que nous ne possédons pas votre aptitude au mal, nous ne possédons pas tout à fait votre aptitude au bien. C’est vous qui devez devenir, si vous le pouvez, les véritables Terriens : les bons fermiers, les musiciens, ceux qui soignent la vigne.
Nos grands voyages commencèrent peu après cette rencontre dans les collines. Nous avons traversé les Pyrénées au printemps, au cours de ce que vous appelez le neuvième siècle avant Jésus-Christ. Nous avons voyagé là où l’envie nous poussait, à travers les forêts qui devaient devenir la Gaule, le long des côtes du Nord de l’Europe et des rivages de la Baltique, jusqu’à la vaste Asie. Des années après, nous avons atteint le Pacifique. Je survolais les côtes en tous sens, voyant les toits, les fumées et les champs d’une civilisation déjà étonnante. À l’époque, nous ne nous arrêtâmes pas pour apprendre à la mieux connaître, car nous voulions avoir une vue d’ensemble du monde. Je découvris une région de brouillards, où le plus grand des océans devient un détroit divisant les continents, et je guidai mes amis sur ce long chemin. Avec l’aide de Lykos, Hanuman construisit un radeau. Nous attendîmes les glaces de l’hiver, lorsque le détroit n’a plus qu’une largeur de quelques milles, pour le traverser, à la fois aidés et menacés par les violents courants et les blocs de glace à la dérive. Lykos nagea une partie du trajet, tirant le radeau derrière lui.
Il ne risquait pas de se noyer. Nous supportons des froids qui vous seraient mortels, et notre chair est beaucoup plus légère que la vôtre. Mais nous avions peur de l’océan, car nous n’avions pas appris à le connaître. Ce jour-là, il nous parut menace et obscurité. J’espérais pouvoir les avertir de l’approche d’une sinistre nageoire, ou d’une forme inquiétante surgissant de la grise confusion – mais ce brouillard, ce brouillard qui n’en finissait pas ! Il nous cachait, certes, mais il rendait mes yeux inutiles. En tout état de cause, nous réussîmes à franchir le détroit, et par la suite, à revenir indemnes. Ensemble, nous refîmes ce trajet une seule autre fois. Pour moi, les océans ne constituent bien entendu pas des obstacles plus formidables que les divisions d’un échiquier.
Au cours de ce premier voyage (c’était déjà au huitième siècle avant notre ère) nous avons exploré toute la côte de l’Amérique du Nord, au nord jusqu’à Terre Neuve, au sud jusqu’à la région dont vous avez fait la zone du canal, puis jusqu’au cap Horn, avec des années pour nous familiariser avec une nouvelle jungle, et ensuite vers le Nord en traversant les Andes, et de nouveau l’Alaska. Après des décennies, nous étions revenus près de notre lieu d’origine.
Nous avions étudié la plupart des colonies humaines et des cultures que nous avions découvertes, évitant le contact parce que nous en connaissions les dangers. Au cours de ces siècles d’exploration, nous n’avons jamais été pour l’œil humain davantage qu’une ombre à peine entrevue, qu’une aile disparaissant au coin d’un nuage.
Souvenez-vous, docteur : trois mille ans, ce n’est pas très vieux. Avant que nos esprits ne s’éveillent, Mohenjo-Daro avait été oubliée et enterrée sous un amoncellement de constructions postérieures. La grande Agadé de Babylonie fut fondée plus de mille ans avant notre éveil – mais nous avons connu cette ville en notre temps : Ophis dans ses caves, Hanuman, ombre fugace sur les toits à l’heure de minuit. Dans l’obscurité, Lykos s’aventurait dans les ruelles puantes, écoutant les voix humaines et mettant en fuite les chiens à son approche.
Nous connûmes la Grèce aussi, ses rares siècles de lumière. Je survolai la Crète et toutes les îles de l’archipel. Et nous pouvons vous le dire : Hélène était réellement belle, et le cœur d’Achille se brisa réellement à la mort de son ami. D’en haut, je vis brûler Troie, noires ruines ; ce n’était qu’une guerre entre les mille dont nous fûmes témoins, plus immondes, vaines et inutiles les unes que les autres. Celle-ci n’importe que parce qu’un poète l’a chantée. Oui, Ulysse aux mille ruses partit de là pour le voyage du retour… Mais de cela je ne sais, comme vous, que ce qu’en dit une voix meilleure.
Bien plus tard, nous passâmes par Antioche et Tyr, puis par la masse désordonnée d’Alexandrie, où le grec familier se mêlait aux dialectes romains. En suivant la côte vers l’ouest, nous rencontrâmes les légions devant Carthage. Selon votre calendrier, c’était en 146 avant Jésus-Christ.
Cette nuit-là, Lykos et Hanuman rôdèrent autour des camps et entendirent les jurons, les plaintes, et parfois même les pensées des soldats ; le bavardage des aides de camp et des esclaves, les grognements des joueurs de dés, le grincement des roues et le sifflement des fouets, les crachats, les ronflements, les rots – bruits nocturnes qui ne différaient guère de ce que nous entendîmes en 1346 lors du siège de Calais. Et qui ne différaient pas tellement non plus, vieillard, de ce que nous avons entendu au cours de l’été 1863 aux abords de Vicksburg. Si nous avions été présents, je pense que nous aurions entendu le même mélange de sombre gaieté, d’obscénités innocentes, de patience, d’inutile désespoir et de fatigue dans les tranchées de Verdun ou avant la bataille du mont Cassin. Et je pense que nous l’entendrions aussi, avec sans doute davantage d’hystérie, dans la guerre empoisonnée que votre gouvernement mène aveuglément et interminablement au Vietnam.
Nous essayons de comprendre.
Je survolai Carthage. Nous commencions à nous faire une idée des menées humaines. Je savais ce qui allait arriver. Nous avions deviné que la domination de Rome était inévitable, ne serait-ce qu’à cause de l’épais entêtement romain, et cette ville était le cœur de l’ennemi. Nous avions entendu des rumeurs et aussi des vérités sur le bilieux Caton, qui devait avoir dépassé sa quatre-vingtième année. Le vieillard haïsseur (il détestait aussi les Grecs) était mort depuis mais les crachats de sa haine étaient encore perçus par les légionnaires. En l’espace de six jours, Carthage n’était plus que fumée. Avant de chercher un air plus pur, j’entendis les hurlements et entrevis les divertissements habituels des hommes. Et pourtant, l’on raconta que les officiers romains n’étaient guère d’humeur à rire – et, si vous êtes curieux, il est probablement vrai que Scipion Émilien pleura pour la postérité devant ce résultat de ses talents militaires.
Écœurés par les hommes et surtout par leur aveuglement, nous continuâmes jusqu’à la jungle africaine (c’était notre troisième voyage vers ces contrées) et regardâmes de nouveau la société humaine prendre maladroitement forme dans la vie des tribus sauvages. C’était une jungle dangereuse ; elle l’est d’ailleurs restée, en partie. Un jour, Lykos (voyez, il arrive vers vous de l’orée des pins) tomba dans une fosse piégée dont nous ne pûmes le sortir avant l’arrivée des pygmées. Je me précipitai sur eux, griffant et déchirant leurs visages jusqu’à ce qu’ils aient pris la fuite en parlant de sorcellerie.
Dans mon souvenir, tu n’avais jamais été plus beau, Pèlerin.
Laisse-moi soigner cette patte, Lykos !
Je peux marcher sur trois pattes, docteur. Nos plaies guérissent vite ; notre chair au sang vert est insensible à l’infection. Mais il est vrai que nous guérissons bien plus lentement que lorsque nous étions jeunes, et il est vrai que la balle me fait mal ; comme elle est dans l’articulation, je suppose qu’elle empêche les os de se remettre en place. Toutefois, monsieur… toucher notre chair…
Allons, vous n’y croyez pas vous-même ! Après tant de temps passé sur Terre sans avoir nui à quiconque ! Laissez-moi au moins extraire la balle et mettre des éclisses. Ce serait simple, pour moi.
Mais le contact demande quelque précaution, docteur…
Après trois mille ans sans avoir fait de mal ? Permettez que je me fie à mon bon sens. De plus, je suis… fort vieux. Cela ne ferait pas une grande différence. Mettez-vous à l’aise. Je vais aller chercher ce qu’il me faut…
Il ne va pas téléphoner pour appeler d’autres gens ?
Non, Lykos. J’en suis certain. Il est honnête.
Tu ne lui as pas présenté notre requête ?
Non, mais je lui ai dit que j’étais venu pour cela.
Il resterait du temps pour revenir en arrière, Pèlerin. Nous pouvons toujours lui faire croire qu’il s’agissait uniquement de soigner ma blessure.
Tu es trop timide, Lykos. Nous devons présenter notre requête.
Quelque chose dans son visage… Je pense qu’il a un cancer.
Peut-être… Tais-toi. Fais ce qu’il te demande…
Ça n’a pas été trop douloureux ?
Non, vous avez fait cela très bien, docteur. Mais je vous suggère d’éviter le contact avec le sang vert qui coule là où vous avez extrait la balle. Cela se coagulera rapidement. Essayez de ne pas le toucher en posant les éclisses.
Une vraie saleté, ce calibre 22. Que s’est-il passé ?
Un chasseur. Je pensais être caché, mais j’ai dû être imprudent. Je me suis enfui. Je ne sais pas pourquoi il me prenait.
S’il s’est même posé la question. Les éclisses, maintenant. Cela va faire mal…
J’ai connu pire… Maintenant, cela guérira rapidement. Votre bonté est comme un printemps au milieu de l’hiver. Continue ce que tu voulais lui dire, Pèlerin. Mmm, ces Pygmées ! Ça m’avait mis en colère !
Je me souviens en effet que tu avais exprimé tes pensées assez librement. Bon, Docteur, reprenons. Après avoir été témoins du recul et presque de la mort du savoir pendant ce que vous appelez le Haut Moyen Âge, Hanuman commença à rédiger son rapport. Cet effondrement catastrophique qui se produisit à partir du IVe siècle, cette éclipse de la culture occidentale qui dura près de mille ans, nous prouva combien il était facile à une société aussi imparfaite et d’un équilibre aussi précaire que la vôtre, de laisser éteindre sa lumière. Peut-être les cultures humaines connaissent-elles régulièrement des périodes d’épuisement après la grande dépense d’énergie de leurs moments de gloire. Vous foncez vigoureusement pendant un certain temps, et puis c’est l’effondrement, l’abdication de l’intelligence, qui finit, si elle est totale, par entraîner tout le reste dans la ruine.
Il nous parut que, d’une façon limitée certes, nous pouvions jouer un rôle utile en préservant l’histoire. Nous pensions qu’une description détaillée et scrupuleusement véridique de tout ce que nous avions observé avec détachement pourrait un jour vous être utile, voire vous servir de guide. Il me paraît évident que, si une culture qui oublie l’histoire est condamnée à la répéter, la proposition complémentaire devrait être vraie elle aussi.
Sois plus précis, Pèlerin, je pense que le docteur sera d’accord. En fait, aucune culture n’a encore complètement oublié l’histoire, puisqu’aucune culture n’en a jamais connu plus que des fragments. Compte tenu de cette réserve, je pense qu’il y a du vrai dans ce vieux dicton. Je suppose qu’une connaissance de l’histoire suffisante pour devenir un guide sûr n’a jamais été l’apanage que d’une poignée de savants. Certains ont fait de leur mieux pour transmettre leur savoir, mais qui les lit ? La majorité des hommes ignore tout simplement son propre passé. Des bribes hâtivement avalées à l’école – lorsqu’il y a des écoles. Des généralisations simplistes et populaires, pour la plupart erronées et nocives.
Je ne puis qu’être d’accord, Lykos.
Lykos est plus pessimiste que moi, peut-être parce que son affection pour l’humanité est plus profonde.
Peut-être. Mais ne t’imagine pas un instant que je doute de la valeur de notre rapport. Je me demande toutefois si ces êtres volages à la vie si courte sauront jamais s’en servir.
Lui et moi parlons d’une même voix, docteur, et nos pensées sont presque identiques. Mais, comme tous les êtres doués de sentiment, Lykos a aussi des pensées personnelles. Il faudrait que vous nous voyiez dans cent ans pour vous apercevoir que, de bien des façons, nous sommes des… personnes. Ophis était notre humoriste. Elle parvenait même à faire sourire Hanuman. Ce dernier, par contre, n’est que pensée méditative, logique, philosophie, et – compassion. À force d’écrire, ses mains ont changé (il écrit indifféremment avec les deux) ; elles se sont allongées et de profonds plis noirs se sont creusés dans ses pouces et ses médius.
Nous avons commencé notre rapport au IXe siècle de l’ère chrétienne. Nous avions espéré vous le remettre à une époque où vous commenciez à manifester des signes de comportement social intelligent. Dans les conditions actuelles, nous ne pouvons pas tarder davantage. Sans doute avons-nous déjà attendu trop longtemps, car nous avions trop confiance dans le pouvoir de quelques minorités et de rares individus brillants. Le rapport n’est pas terminé. Hanuman n’a pu pousser plus loin que les premières années de votre vingtième siècle… Lykos, mes cordes vocales sont fatiguées.
Je vais donc poursuivre, et si je parais un peu grognon, veuillez m’en excuser. Êtes-vous certain, docteur, que nous ne risquons pas d’être interrompus ? Je ne désire pas rencontrer d’autre personne que vous.
Les gosses sont tous allés voir un film au village, et ne rentreront qu’à la nuit ; vous entendrez les deux voitures arriver. Personne d’autre ne vient me voir ici, et si jamais quelqu’un venait, vous n’aurez qu’à passer par cette porte et vous cacher sous mon lit.
(Je ne sens pas mon poil se hérisser lorsqu’il me caresse la tête, Pèlerin.
Tu as toujours été trop sentimental.)
Vous avez parlé dans votre langue à vous, n’est-ce pas ?
Oui, je disais à cette vieille boule de plumes que j’aimais votre contact. L’idée de consigner ce rapport nous était venue soudainement, mais il nous fallut des années pour trouver un endroit où nous puissions travailler et mettre le texte en sécurité. Nous avons fini par nous décider pour une grotte située dans les contreforts des Alpes maritimes. L’entrée de la grotte était plus grande que nous ne l’aurions aimé, mais nous fîmes de notre mieux pour la dissimuler avec des broussailles sèches. L’endroit paraissait suffisamment reculé. L’Italie surpeuplée se trouvait à plus de cent milles, au-delà de l’Adriatique. Notre caverne se situait dans la contrée la plus sauvage que l’on pût imaginer, fréquentée uniquement par des chèvres ; le sentier le plus proche, rarement emprunté par quelque cavalier ou quelque carriole, se trouvait à six milles. De notre falaise, nous pouvions voir au loin les toits d’un petit village, mais nous en étions protégés non seulement par notre situation élevée, mais par des ravins escarpés, de denses et épineuses forêts et des rochers chaotiques. Sans compter les ours et les bêtes de proie me ressemblant ; de plus, les habitants de ce pays croyaient à l’existence de vampires, de sorcières et de toutes sortes de fantômes. Même de jour, un homme seul n’osait guère s’éloigner du village, et un groupe aurait infailliblement attiré notre attention. Notre sentier secret était aisé pour Hanuman ; j’avais quant à moi suffisamment de mal à l’escalader pour être certain qu’aucun autre loup ne s’y risquerait, et il aurait fallu à un homme une raison bien grave pour l’emprunter. Ophis, elle, connaissait de nombreux itinéraires, mais elle préférait s’enrouler autour de mon cou – oh ! elle ne pesait presque rien…
Reprends le fil de ton histoire, Lykos.
Bon. Cette caverne nous servit pendant cinq cents ans. Hanuman put mettre au point le plan de son œuvre. En ces siècles-là, nous ne ressentions pas l’urgence de ce travail ; seule l’insécurité de toute vie nous poussait à l’effectuer. Nous nous étions forgé une perspective personnelle, mais ne pouvions être certains que la civilisation de l’Europe retrouverait sa force et sa valeur. Nous restions en contact avec le reste du monde, avec les continuels échecs des hommes comme avec leurs timides progrès.
Pèlerin était bien entendu le meilleur enquêteur de Hanuman. Il allait partout où ses ailes pouvaient le porter. Nous connaissions les Aztèques, les Mayas, les Incas, les peuples primitifs, les groupes tribaux, et aussi les jeunes civilisations au nord de ce continent, sans oublier la Chine, les Mongols, l’Inde et les habitants de l’Australie, isolés. Nous suivions également les expériences des hommes dans la jungle, dans la brousse et sur les côtes africaines. Notre rapport donne des détails que vous ignorez complètement sur les merveilleux voyages qui entraînèrent les hommes jusqu’aux îles du Pacifique. De l’Arctique à la Patagonie, il n’est pas un lieu habité par les hommes où Pèlerin n’ait pas suivi leurs conversations à l’abri de la nuit. J’ai moi-même fait plusieurs voyages, d’abord avec Ophis, puis seul.
Souvent, Hanuman abandonnait son travail pour m’accompagner, parce qu’il était notre meilleur voleur. À cette époque, les monastères étaient pratiquement notre seule source de parchemin ou de vélin. Hanuman fabriquait de l’encre, à l’aide de gomme et de suie, et aiguisait des pointes de bambou à l’époque où l’Europe ne connaissait guère que la plume d’oie. Il était généralement plus facile (et aussi plus amusant) de voler les feuillets des malheureux moines que de nous approvisionner en d’autres matériaux dans les caves ou les entrepôts. Dans les journaux monastiques de l’Europe de l’Est du IXe au XIVe siècle, il ne m’étonnerait pas que l’on trouve ici et là mention de parchemins volés par le diable. Le plus difficile était de rapporter notre butin à la caverne. À l’époque, Hanuman écrivait dans le latin dense et rigoureux du règne d’Auguste ; son trait était à peine plus épais que les pattes d’une scolopendre, et il ne laissait pour ainsi dire pas de marges ; néanmoins, il avait une soif insatiable de parchemins et autres vélins. En effet, Hanuman, qui fut toujours (et de loin) le plus intelligent de notre petit groupe, se refusait à négliger le moindre fait qui pût être de quelque importance pour les hommes, et il classait tout dans un ordre si parfait que le rapport pouvait être utilisé par tout homme cultivé capable d’affronter la vérité.
Presque toujours, le fruit de nos rapines était fixé sur mon dos. Plusieurs fois, j’échappai de justesse à des poursuivants. Il m’arrivait aussi d’avoir les pattes en sang. Mais notre entreprise justifiait tous les efforts. Et dire que toute cette partie, produit de cinq cent années de labeur, fut entièrement détruite.
C’était en 1348, au mois de mai. Il y avait deux cents ans qu’Ophis était morte. Je faisais route vers le sud à travers la France, où la guerre de Cent Ans avait déjà accumulé ses ruines et sa désolation, monument bien digne des querelles princières. En m’engageant dans la vallée du Rhône, j’entendis les hommes parler de cette autre calamité nommée la Mort Noire qui, comme nous le savons, s’était alors abattue sur Avignon. Mon esprit était submergé par la présence de la mort, lorsque Pèlerin vint m’apporter la nouvelle de cette autre catastrophe qui nous touchait plus personnellement.
Un jeune chasseur, qui s’était témérairement aventuré dans la montagne, avait fait une chute à un endroit d’où l’on découvrait l’entrée de notre caverne. Plongé dans son travail, Hanuman ne s’était rendu compte de sa présence qu’en entendant son cri de douleur. Dissimulé derrière des broussailles, Hanuman regarda approcher le blessé, qui rampait péniblement. Il avait gardé son arc et son poignard, mais perdu ses flèches. Ses blessures n’étaient pas graves, mais il cherchait un abri parce qu’une tempête s’annonçait. Hanuman resta sans bouger jusqu’à ce que le jeune homme écarte les broussailles et pénètre dans la caverne. Alors, se cachant de lui, il s’écria d’une voix humaine : « Va-t’en ! Va-t’en d’ici ! » À bout de ressources, il espérait qu’en l’effrayant assez pour qu’il prenne la fuite, il lui serait possible de mettre le rapport en lieu sûr avant que le jeune homme ne revienne explorer la caverne avec des renforts.
Épouvanté, le chasseur s’enfuit hors de la caverne (emportant la plume de Hanuman et la feuille de parchemin sur laquelle il écrivait) pour chercher la source de cet appel. Un coup de vent écarta le feuillage, et il aperçut le visage de Hanuman. Il prit la fuite en hurlant, oubliant ses blessures tant il était fou de terreur. Et, tandis qu’Hanuman l’écoutait s’éloigner, la tempête se déchaîna, accompagnée d’une pluie battante qui dura toute la nuit et une bonne partie du lendemain. Hanuman dit que même s’il avait connu un endroit sûr pour mettre le manuscrit au sec, il n’aurait pas pu l’emporter car il était trop volumineux. De plus, ces gens étaient plus courageux qu’il ne le supposait.
Ils arrivèrent le lendemain matin, avant même la fin de la pluie. Ils étaient une douzaine, armés d’arcs, de lances et de haches ; ils avaient également de l’huile et des torches, et un prêtre les accompagnait. Caché dans d’épais fourrés, à une cinquantaine de mètres en amont, Hanuman écouta l’interminable ronronnement de l’exorcisme en latin de cuisine, suivi de prières dans le dialecte local, de hurlements et d’un fracas de métaux entrechoqués destiné à mettre Satan en fuite. Il entendit le jeune chasseur le décrire avec crainte (mais aussi avec fierté) comme un être ayant deux fois la taille humaine, aux naseaux vomissant des flammes, dont émanait une puanteur infernale et dont la voix suffisait à vous glacer le sang dans les veines.
Puis il y eut de vraies flammes ; une épaisse fumée noire entraîna les fragments à demi carbonisés des inappréciables parchemins.
Ensuite, Hanuman gagna une clairière où nous avions coutume de nous rencontrer. Pèlerin l’y trouva, et m’apporta la nouvelle. Et, lorsque nous nous retrouvâmes tous les trois…
Non, Docteur, nous ne pleurons pas. Nous nous rassemblons et… nous nous reposons. Comme nous l’avions fait après la mort d’Ophis, nous gagnâmes le cœur d’une épaisse forêt, et je m’allongeai de sorte que Hanuman pût s’appuyer contre moi en tenant Pèlerin dans ses bras. Nous nous reposons. Nous oublions la pensée, la mémoire, la peine, nous oublions tout sauf la proximité confiante qui nous guérit ; avec notre connaissance imparfaite mais perfectible de la loi naturelle, c’est le seul aspect de la vie qui ne nous trahira jamais. Après cette retraite, nous nous demandâmes comment reprendre notre longue tâche depuis le début.
Nous avons donc regagné ce continent. Un nouveau radeau de branches et de lianes, amoureusement fabriqué par Hanuman avec le peu d’aide que je pouvais lui apporter, nous fit traverser une dernière fois le détroit embrumé. Je ne pense pas que je serais encore capable de refaire ce trajet à la nage, en traînant le radeau derrière moi. Auparavant, Pèlerin avait scruté toutes les chaînes de montagnes, de l’Alaska jusqu’aux sierras du Sud. Entre nombre d’endroits convenables, Mount Charity parut le plus approprié à nos besoins.
Son sommet aplati se trouve au centre d’une vaste dépression couverte d’une épaisse forêt de jade. Cette vallée boisée décrit tant d’angles, est brisée par tant d’éperons rocheux et d’éminences diverses, qu’elle mérite à peine le nom de vallée ; il y a aussi des rivières et même de petits lacs. Une des rivières disparaît sous terre, apparemment perdue à jamais ; j’ignore si elle ressurgit quelque part. Le sommet, protégé des vents les plus violents, est entouré de géants couverts de neiges éternelles. Ils semblent si proches qu’on les croirait à portée de voix, et pourtant, me dit Pèlerin, le moins éloigné se trouve à vingt-quatre milles. Depuis dix ou quinze ans, bien sûr, l’air est moins clair, mais nous nous souvenons…
Nous savions que les hommes ne viendraient jamais faire paître leurs troupeaux ici, encore bien moins déboiser et cultiver la terre ; à peine s’il y aurait eu assez pour nourrir des chèvres. Mais pour nous, c’était l’abondance. Les aiguilles des pins et des mélèzes étaient pour nous une riche nourriture. Nous avions également amené des graines d’herbes européennes auxquelles nous nous étions accoutumés, et elles se multiplièrent sans mal. Le myrte, que nous apprécions fort, pousse également dans des clairières proches de notre caverne. Il y a en particulier une petite prairie, juste au-dessous de nous – en fait, une simple table rocheuse légèrement inclinée, qui au cours des siècles a accumulé suffisamment d’humus pour nourrir des herbes sauvages et de petites plantes. Pour nous, c’est la plus belle prairie du monde entier. Depuis 1377, nous la soignons comme si c’était notre jardin. Vous vous souvenez sans doute que cette année vit la mort d’Édouard III d’Angleterre, un des grands princes dont le chef-d’œuvre fut la guerre de Cent Ans. Un homme qui lui servit de soldat, de valet, d’envoyé et d’homme politique à tout faire, approchait alors de ses quarante ans ; comparé à lui, Édouard (et, selon moi, pratiquement tous les autres monarques de l’histoire) n’était guère qu’un vil crapaud vêtu de brillants costumes : Geoffroy Chaucer, un de vos amis si je ne m’abuse. (J’espère que vous m’excuserez, mais il y a deux ou trois mois, je m’étais introduit furtivement chez vous pour jeter un coup d’œil sur vos livres ; il n’y avait personne, et la porte n’était pas fermée.) Oui, cette petite prairie est restée notre jardin pendant près de six cents ans.
De temps à autre, des Indiens passaient et établissaient leur camp dans une clairière située bien plus bas. Ils devaient avoir d’importantes raisons pour voyager, car ils craignaient la dense forêt de la vallée et les âpres cols des altitudes. En les écoutant parler, nous apprîmes qu’ils se sentaient en sécurité dans ce lieu qu’ils appelaient Mount Charity. « Charity » est la meilleure traduction que je puisse trouver, mais le terme utilisé par les Indiens avait des implications surnaturelles, car ils pensaient se trouver en présence d’un esprit amical, protégeant le voyageur tant qu’il prenait garde à ne pas trop s’attarder. Je dois dire à regret que par la suite cette bienveillante légende prit un relent douteux lorsqu’on y introduisit l’esprit du loup. S’il nous est donné, ce que j’espère, de passer encore de longues heures ensemble, vous pourrez m’interroger plus en détail à ce sujet, docteur.
L’entrée de notre caverne est obscure : nous avons aidé la nature. La caverne elle-même est une immense fissure située juste en dessous du sommet. La grande galerie pénètre son flanc d’une centaine de mètres. Il y a également des galeries transversales, au bout de l’une desquelles se trouve un petit lac d’eau pure nourri par les pluies ; depuis des siècles il alimente notre contemplation. Dans une autre, qui donne sur la face Ouest, la lumière pénètre par une haute fente : là, se trouve notre bibliothèque, ainsi que le rapport ; là, Hanuman travaille. Le soir, le soleil le réchauffe de ses rayons, et la nuit, il allume les chandelles qu’il fabrique avec des baies de laurier et d’autres plantes. En certaines saisons aussi, la lune l’éclaire.
Une avalanche de pierres, qui se produisit selon nous il y a au moins mille ans, a obturé la partie inférieure de l’entrée de la caverne. Nous pouvons, si nous le désirons, en fermer la partie supérieure par un rocher artificiel que nous avons fabriqué. Même si quelqu’un avait l’audace d’escalader l’abrupt éboulis pour y jeter un coup d’œil, il trouverait son aspect convaincant ; en fait, il n’est pas très solide. Pour autant que nous le sachions, les Indiens n’ont jamais eu la curiosité de venir jusqu’ici ; peut-être craignaient-ils d’empiéter sur le domaine de l’esprit. Mais un bon spéléologue n’aurait guère de mal à y parvenir, voire même un boy-scout un peu entreprenant.
De nouveau, le papier nous posait un problème. Il nous fallut plusieurs années d’essais et de labeur pour parvenir à en fabriquer avec la tige d’une certaine graminée. Au XIVe siècle, nous pensions encore avoir beaucoup de temps devant nous. Aujourd’hui encore, l’on trouve aux environs de Mount Charity de petites clairières où cette graminée abonde et se ressème seule d’année en année. À vrai dire, nous l’y avons aidé un peu, pour des raisons sentimentales. Bien sûr, dès que les colonies espagnoles de Californie furent suffisamment établies pour nous fournir en papier, nous étions prêts, Hanuman avec ses doigts légers, et moi avec mes pattes silencieuses. Nous prenions à ces excursions presque autant de plaisir que jadis. Un jour peut-être, vos antiquaires et, qui sait, vos chimistes, s’intéresseront au papier que nous fabriquions : il est resté flexible et on peut le manier sans risques ; l’encre utilisée par Hanuman est pour sa part restée d’un beau noir.
Il y en a une quantité immense, car Hanuman était déterminé à retrouver, dans sa mémoire le moindre passage du rapport perdu, sans pour autant négliger de consigner les événements nouveaux que Pèlerin allait sans relâche observer dans les autres continents, tandis que je me contentais d’approfondir le monde des Indiens d’Amérique du Nord et du Sud. L’importance de ce mémoire ne vous échappera certainement pas, docteur, compte tenu du fait que les pionniers blancs ne se préoccupaient guère de l’histoire des autres peuples.
Mais je pense que nous vous fatiguons, docteur. Vous paraissez…
Non, non, poursuivez, je vous en prie !
Laissez-moi continuer, Lykos. Lorsque l’Union Pacific arriva à Portland, cela ne nous inquiéta pas outre mesure : c’était bien loin. La route reliant Eugène à Boise nous effraya davantage, mais…
Maintenant, ils s’intéressent à Mount Charity lui-même.
Eh oui, docteur ! Nous aurions dû nous préparer à partir il y a déjà bien soixante-dix ans, lorsque les voitures sans chevaux commencèrent à supplanter attelages et écuries. Mais nous ne sommes qu’un tout petit peu plus prévoyants que les hommes. Et, comme vous, nous avons le défaut trop humain de croire que les mauvais jours ne dureront pas.
Il y a plusieurs années, un sentier franchissant les collines au Sud de Mount Charity fut d’abord élargi, puis recouvert de macadam. Et maintenant, ils veulent construire une route panoramique qui mènera jusqu’au sommet même de Mount Charity, qui sera « mis en valeur », comme ils disent, grâce à un parking capable d’accueillir huit cent voitures. Et dans notre jardin surgira un hôtel, auquel les promoteurs ont déjà donné un nom : l’Auberge du Panorama, Centre de Créativité par le regard.
Seigneur Dieu ! Laissez-moi réfléchir un moment… J’ai de l’argent…
Pas assez pour ce que vous envisagez, docteur. Calmez-vous, je vous en prie. Reposez-vous. Soyez en paix. Laissez-moi vous dire ce que nous espérons, et qui est bien plus modeste. La construction de cette obscénité débutera au plus tôt l’été prochain. Des protecteurs de l’environnement ont déjà engagé la lutte. Ils ne pourront pas gagner – trop de causes plus urgentes appellent leurs efforts et leurs moyens, et l’hôtel dispose d’un solide soutien financier – mais ils pourront retarder l’inévitable, ce qui nous ferait gagner du temps. Pourriez-vous modifier un peu cette maison ? Une cave plus grande, peut-être ? De quoi nous donner une cachette et un abri pour le rapport, pour dix ou quinze ans peut-être…
Oui. Oui, n’importe quoi, tout ce que je possède ! Seigneur, il faut que j’écrive un testament pour laisser la maison aux gosses. C’est stupide de ma part d’avoir négligé cela si longtemps, mais je suis trop souvent las et découragé…
Rasseyez-vous, docteur, détendez-vous jusqu’à ce que j’aie terminé. Il faut que les jeunes soient avec nous, c’est certain. Nous aurons besoin de leur aide. Mais… Vous comprenez, n’est-ce pas ? Si le secret de notre existence est divulgué prématurément, tous les efforts de Hanuman pour terminer son rapport seront vains. Même en mettant les choses au mieux, en admettant que l’on ne désire pas notre destruction immédiate, il serait aussi fatal pour nous d’être étouffés par les bonnes intentions de vos amis, que… que si le Pentagone voulait me faire dire tout ce que je sais sur les préparatifs militaires russes ou chi…
Arrête, Pèlerin. Cela me soulève le cœur.
Désolé, docteur. C’était un exemple stupide… Puis-je poursuivre ?
Certainement.
Nous sommes venus vous voir en premier lieu parce que nous n’avions personne d’autre à qui nous adresser. Comprenez-nous, vos étudiants… Tous les étés, il y en a de nouveaux, et nous ne pouvons les suivre, les jauger réellement. Comme je vous l’ai dit, nous vous avons observé longtemps avant d’oser vous aborder. Pouvez-vous nous dire lesquels de ces jeunes gens sont dignes de confiance, lesquels ne trahiront pas notre secret ? Vous les connaissez. Nous, non.
Faites-leur confiance à tous.
Mais…
Pour une fois, je vous demande de vous fier à ma propre sagesse et à ma connaissance des hommes. Faites-leur confiance à tous, Pèlerin. Oh ! C’est merveilleux… Même si ce n’est qu’un rêve ! Connaître le passé, en faire un guide sûr ! Quelque chose que je peux faire, au lieu de simplement prêcher alors que le temps nous est compté…
Pèlerin…
Il est mort. C’était trop de joie pour son cœur.
Oui, c’était la joie… J’entends les voitures.
Il n’a pas rédigé le testament, Lykos. Les gosses n’auront pas la maison.
Ils trouveront un autre moyen de nous venir en aide.
Et qu’arrivera-t-il si…
Alors, il faudra accepter l’inévitable. Nous devons cesser d’attendre la perfection, Pèlerin. Je pense que cette génération est une chose que l’on n’avait jamais vue sur terre. Ils sont les premiers à comprendre qu’ils risquent de perdre ce monde – leur monde, Pèlerin – et mon cœur me dit qu’ils ont trop de valeur pour le laisser échapper sans réagir. Viens. Nous allons à leur rencontre, et nous leur ferons confiance, à tous.
Traduit par Frank Strachitz.
Mount Charity.
© Terry Carr, 1971
© Librairie Générale Française, 1982, pour la traduction.